mercredi 8 avril 2009

JULIEN GRACQ, LE DISCRET.


Julien Gracq – Portrait.






Parmi ce qu’il est convenu d’appeler les grands écrivains il en est un qui nous a quitté discrètement la semaine dernière : c’est Julien Gracq. Auteur discret, cet écrivain, décédé le 22 décembre 2007 était l’homme d’une autre génération littéraire. Refusant les honneurs, se tenant loin des caméras de la télévision, il regardait –sans le comprendre peut-être ? - son temps avec étonnement. Ainsi, le témoignage de son médecin qui, au cours d'une de leur dernière conversation a évoqué son rapport à l’écriture : « Je le voyais, comme tous mes patients, chez lui ou à mon cabinet. (…) Il était angoissé, par exemple, de voir que le travail d’une vie d’écrivain peut être contenu sur un CD. Il me disait : vous vous rendez compte, toute l’œuvre de Balzac tient sur un demi CD ». C’est dire si Julien Gracq (de son vrai nom Louis Poirier) avait sacralisé le métier des lettres. Une nouvelle, un roman ou un poème ne pouvait pas être un « produit » consommable. C’était, obligatoirement, une œuvre qu’il fallait, lentement, consulté.

Si la notoriété de Julien Gracq est quasi-universelle, s’il est aujourd’hui inscrit dans les programmes universitaires pour y être étudié, ses livres n’ont jamais connu de grands tirages, hormis « Le rivage des Syrtes » qui obtiendra, en 1951, le prix Goncourt. Un prix que Julien Gracq a d’ailleurs dédaigné. Enfin, il est amusant de remarquer que son premier manuscrit « Au château d’Argol » a été refusé par Gallimard et que, quelques années plus tard, c’est pourtant Gallimard qui a publié, de son vivant -et la chose est rare pour être soulignée- son œuvre complète dans la prestigieuse collection « La Pléiade ». Des contradictions littéraires qui peuvent laisser croire que les romans de Julien Gracq sont contreversés et plus ou moins accessibles aux communs des mortels. Il n’en est rien. Bien au contraire. « Les livres de Julien Gracq sont des livres de chevet que l’on peut relire sans cesse en les ouvrant au hasard. "Je sais d’expérience que dans des périodes de tristesse et de solitude la lecture de Gracq apporte un réconfort, un apaisement et une exaltation » a écrit Patrick Modiano.

Vous qui allez peut-être vouloir découvrir les romans de Julien Gracq je me permets de vous conseiller –et le risque est grand de le faire ! – les « Eaux étroites ». Un roman dont voici les premières phrases. Elles résument, me semble-t-il, l’esprit de toute l’œuvre de Gracq :
« Pourquoi ce sentiment s’est-il ancré en moi de bonne heure que, si le voyage seul –le voyage sans idée de retour- ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette du sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière ? ».

Julien Gracq est mort samedi 22 décembre 2007. Il avait 97 ans.


Eric Yung.

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